vendredi 13 septembre 2019

L'extra-terrestre et le selfie : cycle de conférences à distance sur la vie des terriens.
Chers collègues, chers étudiants,
Notre propos d'aujourd'hui a pour sujet le selfie. Je vous invite à un parcours en 3 étapes pour vous donner un aperçu de l'avancement de ma recherche. Je délimiterai mon discours en commençant par la définition du thème selon les terriens, aussi autoproclamés humains, rencontrés durant mon exil sur leur planète. Ensuite je vous décrirai le phénomène sociologique selfie d'un point de vue quantitatif et qualitatif avant d'ouvrir la discussion sur les enjeux du comportement selfique en fin d'exposé.

Tout d'abord j'aimerais vous proposer de regarder le concept de « selfie» comme étant un terme neuf faisant référence à une pratique professionnelle et privée tout à fait ancienne et commune, à savoir la représentation de soi par l'image. En effet selon les données récoltées, les humains ont de tous temps cherché à se représenter par des mises en scène plus ou moins sophistiquées. Pour cela ils ont travaillé différents matériaux capables de recevoir leurs images comme le bois ou la pierre. Ce qui est nouveau dans notre sujet est la rapidité et la fréquence avec laquelle la représentation est réalisée. Comme il n'y a plus lieu d'exécution d'un travail laborieux, les hommes se représentent dans toutes sortes de situation de la plus sophistiquée comme dans leurs temps anciens à la plus triviale et se la transmettent dans un espace temps virtuel.
Je citerai, pour illustrer ce point, le cas d'un président de ce que les terriens considèrent comme états unis. Dans une situation perçue comme officielle, ce président et sa collègue commettent un geste perçue comme trivial car non seulement ils sont photographiés en train de prendre un selfie mais aussi l'épouse du président semble mécontente de la situation et encore les terriens ont tenu ce geste semi-privé professionnel comme digne de faire les titres des informations. J'espère que cet exemple suffit à vous faire saisir l'importance de cette pratique qui peut soulever toutes sortes de passions.

Donc je disais que nous avons affaire à une pratique échappant à l'espace-temps. En d'autres termes le selfie défie la stéréométrie et réalise l'ubiquité en traversant ou demeurant dans l'espace virtuel. Il se déplace et demeure. Il est là et transmis dans une virtuosité vertigineuse. Cela signifie qu'il n'y a en réalité aucune trace si ce n'est virtuelle pour la représentation. Il est là et ailleurs, partout et nulle part, visible et immatériel. En quelque sorte il s'agit d'un vide existant et vécu par tous comme reflet d'une vérité de soi réelle et valable à un moment donné. Il n'y a plus de représentation idéale d'être en tant qu'être idée pure. Chers collègues, chers étudiants, l'essentiel et le sensuel se poursuivent et se confondent.
Pour illustrer le concept encore une fois je vous prie de regarder l'image que j'ai prise de moi-même pour vivre l'expérience terrienne du selfie. Vous voyez ici au tableau que je suis accompagné d'un humain. Je mange des cacahuètes avec un terrien et j'ai transmis l'image 4 années terriennes plus tard sur un réseau qu'ils appellent à juste titre le livre des faces. J'ai obtenu 150 likes et commentaires pour une réalité qui n'est pas moi.

Maintenant passons à l'étape suivante de ma présentation. Du point de vue quantitatif, le selfie peut se prendre à tout temps et dans tout espace et être directement transmis virtuellement à tout terrien connecté virtuellement. Nous pouvons multiplier le selfie à l'infini. D'autres peuvent le reprendre et le manipuler, photoshoper, c'est à dire le modifier, le magnifier ou l'enlaidir. Du point de vue qualitatif alors que les représentations anciennes demandaient une certaine expertise et dextérité, le selfie peut être réalisé par un terrien en bas âge dès qu'il a l'usage plus ou moins conscient de ses 2 mains. Mais cette simplicité d'usage est extraordinaire. Un selfie peut tout aussi bien être réalisé par un animal car il ne demande aucune préparation ni réflexion préalable. C'est là... ou ailleurs... ici... ou maintenant.
Nous arrivons à ce stade aux enjeux de cette pratique sociologique. La représentation de soi par le plus grand nombre comme phénomène général des humains connectés virtuellement semblait inviter les terriens à plus grand que soi pendant des siècles terriens. Maintenant nous constatons qu'il semblerait que le développement technologique qui a permis au plus grand nombre de participer à un geste créatif et immémorial repousse les limites terriennes de soi non seulement du point de vue de la matérialité mais aussi dans l'immatérialité. Le selfie projette et fige le soi terrien entre le néant virtuel dans lequel on stocke la représentation de soi et l'animalité qui peut résider dans la réalisation concrète et incontrôlable parfois irrationnelle de la démarche.

Pour conclure mon exposé je peux dire que le selfie est une vaine tentative de saisir soi-même sa représentation de soi et pour inscrire sa matérialité dans la communion avec l'immatériel. D'ailleurs les terriens ne disent-ils pas dans les nuages pour le lieu d'inscription et de stockage du selfie ?