L'extra-terrestre
et le selfie : cycle de conférences à distance sur la vie des
terriens.
Chers
collègues, chers étudiants,
Notre
propos d'aujourd'hui a pour sujet le selfie. Je vous invite à un
parcours en 3 étapes pour vous donner un aperçu de l'avancement de
ma recherche. Je délimiterai mon discours en commençant par la
définition du thème selon les terriens, aussi autoproclamés
humains, rencontrés durant mon exil sur leur planète. Ensuite je
vous décrirai le phénomène sociologique selfie d'un point de vue
quantitatif et qualitatif avant d'ouvrir la discussion sur les enjeux
du comportement selfique en fin d'exposé.
Tout
d'abord j'aimerais vous proposer de regarder le concept de « selfie»
comme étant un terme neuf faisant référence à une pratique
professionnelle et privée tout à fait ancienne et commune, à
savoir la représentation de soi par l'image. En effet selon les
données récoltées, les humains ont de tous temps cherché à se
représenter par des mises en scène plus ou moins sophistiquées.
Pour cela ils ont travaillé différents matériaux capables de
recevoir leurs images comme le bois ou la pierre. Ce qui est nouveau
dans notre sujet est la rapidité et la fréquence avec laquelle la
représentation est réalisée. Comme il n'y a plus lieu d'exécution
d'un travail laborieux, les hommes se représentent dans toutes
sortes de situation de la plus sophistiquée comme dans leurs temps
anciens à la plus triviale et se la transmettent dans un espace
temps virtuel.
Je
citerai, pour illustrer ce point, le cas d'un président de ce que
les terriens considèrent comme états unis. Dans une situation
perçue comme officielle, ce président et sa collègue commettent un
geste perçue comme trivial car non seulement ils sont photographiés
en train de prendre un selfie mais aussi l'épouse du président
semble mécontente de la situation et encore les terriens ont tenu ce
geste semi-privé professionnel comme digne de faire les titres des
informations. J'espère que cet exemple suffit à vous faire saisir
l'importance de cette pratique qui peut soulever toutes sortes de
passions.
Donc
je disais que nous avons affaire à une pratique échappant à
l'espace-temps. En d'autres termes le selfie défie la stéréométrie
et réalise l'ubiquité en traversant ou demeurant dans l'espace
virtuel. Il se déplace et demeure. Il est là et transmis dans une
virtuosité vertigineuse. Cela signifie qu'il n'y a en réalité
aucune trace si ce n'est virtuelle pour la représentation. Il est là
et ailleurs, partout et nulle part, visible et immatériel. En
quelque sorte il s'agit d'un vide existant et vécu par tous comme
reflet d'une vérité de soi réelle et valable à un moment donné.
Il n'y a plus de représentation idéale d'être en tant qu'être
idée pure. Chers collègues, chers étudiants, l'essentiel et le
sensuel se poursuivent et se confondent.
Pour
illustrer le concept encore une fois je vous prie de regarder l'image
que j'ai prise de moi-même pour vivre l'expérience terrienne du
selfie. Vous voyez ici au tableau que je suis accompagné d'un
humain. Je mange des cacahuètes avec un terrien et j'ai transmis
l'image 4 années terriennes plus tard sur un réseau qu'ils
appellent à juste titre le livre des faces. J'ai obtenu 150 likes et
commentaires pour une réalité qui n'est pas moi.
Maintenant
passons à l'étape suivante de ma présentation. Du point de vue
quantitatif, le selfie peut se prendre à tout temps et dans tout
espace et être directement transmis virtuellement à tout terrien
connecté virtuellement. Nous pouvons multiplier le selfie à
l'infini. D'autres peuvent le reprendre et le manipuler, photoshoper,
c'est à dire le modifier, le magnifier ou l'enlaidir. Du point de
vue qualitatif alors que les représentations anciennes demandaient
une certaine expertise et dextérité, le selfie peut être réalisé
par un terrien en bas âge dès qu'il a l'usage plus ou moins
conscient de ses 2 mains. Mais cette simplicité d'usage est
extraordinaire. Un selfie peut tout aussi bien être réalisé par un
animal car il ne demande aucune préparation ni réflexion préalable.
C'est là... ou ailleurs... ici... ou maintenant.
Nous
arrivons à ce stade aux enjeux de cette pratique sociologique. La
représentation de soi par le plus grand nombre comme phénomène
général des humains connectés virtuellement semblait inviter les
terriens à plus grand que soi pendant des siècles terriens.
Maintenant nous constatons qu'il semblerait que le développement
technologique qui a permis au plus grand nombre de participer à un
geste créatif et immémorial repousse les limites terriennes de soi
non seulement du point de vue de la matérialité mais aussi dans
l'immatérialité. Le selfie projette et fige le soi terrien entre le
néant virtuel dans lequel on stocke la représentation de soi et
l'animalité qui peut résider dans la réalisation concrète et
incontrôlable parfois irrationnelle de la démarche.
Pour
conclure mon exposé je peux dire que le selfie est une vaine
tentative de saisir soi-même sa représentation de soi et pour
inscrire sa matérialité dans la communion avec l'immatériel.
D'ailleurs les terriens ne disent-ils pas dans les nuages pour le
lieu d'inscription et de stockage du selfie ?
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