Les femmes d’Haïti ne cessent de crier. Au petit
jour pour vendre du charbon ou des bananes, la nuit pour invoquer les saints. A
toute heure du jour pour ce pays. Elles pleurent aussi. Mais les larmes des
femmes sont des diamants qu’elles cisèlent avant de les enfouir dans le coeur
des enfants. Les leurs et ceux des autres. Haïti est une forte gueule, dit
Césaire. Et cette île en écho ne cesse de crier le nom de femmes qui regardent
plus loin que les fonds de cale et les places assignées... Elle appelle
Anacaona, Fleur d'or, reine et poète, Cécile Attiman Coidavid dite Cécile
Fatiman, mambo en tunique blanche qui porte le couteau au Bois-Caïman, Victoria
Mantou dite Grann Toya à la tête d'un groupe de révoltés. Elle appelle Suzanne
Louverture, agricultrice de talent refusant de parler des affaires de son mari
avec ses bourreaux durant leur déportation en France, Suzanne dite Lieutenant
Sanite Belair femme qui décide d'affronter la mort en soldat, Marie-Louise
Coidavid sauvant les prisonniers durant la guerre civile avant de devenir
reine, Henriette Saint-Marc soutirant la poudre aux français. Elle appelle
Marie-Jeanne chargeant les canons à la Crête à Pierrot.
Elle appelle Marie sainte dite Défilée la folle,
“Défilez” criait-elle aux soldats fatigués et folle après avoir perdu ses
frères et ses fils. Oui, elle appelle Défilée la folle, femme héroïque qui
donna une sépulture à l'empereur Dessalines. Elle appelle Catherine Flon qui au
congrès de l'Arcahaie permet au symbole d'une nation de s'exprimer, l’impératrice
Marie-Claire Heureuse Félicité Bonheur qui n’hésita pas à sauver des Blancs
malgré son mari Dessalines et mit sa plume au service de la constitution de
1805, Euphémie Daguilh compositrice le temps d’une trêve, Marie-Madeleine Joute
Lachenais et ses deux présidents, la politicienne Victoire Jean-Baptiste,
l’avocate Pauline Brice-Thézan, la suffragiste de la Ligue d’action féminine Alice
Garoute, Léonie Coicou-Madiou actrice et militante briguant la mairie de
Port-à-Prince, l’éducatrice Emmeline Carries-Lemaire, la greffière Denyse
Guillaume collaborant à la Voix des femmes, la juge et présidente de la
République Ertha Pascal-Trouillot, la chanteuse Marie Clotilde dite Toto Bissainthe,
la peintre Rose-Marie Desruisseau, la femme de lettres Marie Vieux-Chauvet,
l’éducatrice et dramaturge Paulette Poujol-Oriol... et toutes les anonymes que
cachent l'histoire mais présentes en nous, nos grand-mères, nos mères, nos
soeurs et nos filles qui ont gardé leur place dans le registre psychique comme
mères de la patrie.
Comment faire pour que l’écho qui sort de la
bouche de mon bout d’île ne se perde pas dans le choeur des cyclones en tout
genre et des tremblements de terre ? Comment faire pour maintenir cette conviction
qu’il brille en chacun de nous une pierre précieuse capable de figer les rayons
de soleil et de les ériger en obélisque de la victoire pour chacune de ces
femmes ? Elles sont nos potomitan. La verticalité de ces pieux sacrés jaillit
de la profondeur abyssale des mers. Elle reflète leur éclat solaire dans le coeur
des générations à venir. Elle met en mouvement les peaux tendues de tous les
manman tambour et nous saisit par les pieds pour nous transformer en colosse dont
la fougue n’a pas de limite si ce n’est notre propre mémoire collective et
notre manque de ténacité à refuser l’abnégation face à l’injustice et la
deshumanisation.
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