samedi 7 mars 2020


Les femmes d’Haïti ne cessent de crier. Au petit jour pour vendre du charbon ou des bananes, la nuit pour invoquer les saints. A toute heure du jour pour ce pays. Elles pleurent aussi. Mais les larmes des femmes sont des diamants qu’elles cisèlent avant de les enfouir dans le coeur des enfants. Les leurs et ceux des autres. Haïti est une forte gueule, dit Césaire. Et cette île en écho ne cesse de crier le nom de femmes qui regardent plus loin que les fonds de cale et les places assignées... Elle appelle Anacaona, Fleur d'or, reine et poète, Cécile Attiman Coidavid dite Cécile Fatiman, mambo en tunique blanche qui porte le couteau au Bois-Caïman, Victoria Mantou dite Grann Toya à la tête d'un groupe de révoltés. Elle appelle Suzanne Louverture, agricultrice de talent refusant de parler des affaires de son mari avec ses bourreaux durant leur déportation en France, Suzanne dite Lieutenant Sanite Belair femme qui décide d'affronter la mort en soldat, Marie-Louise Coidavid sauvant les prisonniers durant la guerre civile avant de devenir reine, Henriette Saint-Marc soutirant la poudre aux français. Elle appelle Marie-Jeanne chargeant les canons à la Crête à Pierrot.

Elle appelle Marie sainte dite Défilée la folle, “Défilez” criait-elle aux soldats fatigués et folle après avoir perdu ses frères et ses fils. Oui, elle appelle Défilée la folle, femme héroïque qui donna une sépulture à l'empereur Dessalines. Elle appelle Catherine Flon qui au congrès de l'Arcahaie permet au symbole d'une nation de s'exprimer, l’impératrice Marie-Claire Heureuse Félicité Bonheur qui n’hésita pas à sauver des Blancs malgré son mari Dessalines et mit sa plume au service de la constitution de 1805, Euphémie Daguilh compositrice le temps d’une trêve, Marie-Madeleine Joute Lachenais et ses deux présidents, la politicienne Victoire Jean-Baptiste, l’avocate Pauline Brice-Thézan, la suffragiste de la Ligue d’action féminine Alice Garoute, Léonie Coicou-Madiou actrice et militante briguant la mairie de Port-à-Prince, l’éducatrice Emmeline Carries-Lemaire, la greffière Denyse Guillaume collaborant à la Voix des femmes, la juge et présidente de la République Ertha Pascal-Trouillot, la chanteuse Marie Clotilde dite Toto Bissainthe, la peintre Rose-Marie Desruisseau, la femme de lettres Marie Vieux-Chauvet, l’éducatrice et dramaturge Paulette Poujol-Oriol... et toutes les anonymes que cachent l'histoire mais présentes en nous, nos grand-mères, nos mères, nos soeurs et nos filles qui ont gardé leur place dans le registre psychique comme mères de la patrie.

Comment faire pour que l’écho qui sort de la bouche de mon bout d’île ne se perde pas dans le choeur des cyclones en tout genre et des tremblements de terre ? Comment faire pour maintenir cette conviction qu’il brille en chacun de nous une pierre précieuse capable de figer les rayons de soleil et de les ériger en obélisque de la victoire pour chacune de ces femmes ? Elles sont nos potomitan. La verticalité de ces pieux sacrés jaillit de la profondeur abyssale des mers. Elle reflète leur éclat solaire dans le coeur des générations à venir. Elle met en mouvement les peaux tendues de tous les manman tambour et nous saisit par les pieds pour nous transformer en colosse dont la fougue n’a pas de limite si ce n’est notre propre mémoire collective et notre manque de ténacité à refuser l’abnégation face à l’injustice et la deshumanisation.

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