jeudi 9 avril 2020

Meunier tu dors, ton moulin va trop vite. Meunier tu dors, ton moulin va trop fort. Ton moulin, ton moulin va trop vite. Ton moulin, ton moulin va trop fort…


Moulin à café, poivre, légumes, purée, paroles, prières, eau, papier, crécelles et vent… Moulin à vent…
J’ai besoin que vous apportiez de l’eau à mon moulin à paroles en chantant avec moi “Meunier, tu dors...”(2x)

Et, contrairement à ce qui fut affirmé à l’époque avec vilénie par ce Miguel de Cervantes dans son picaresque roman et qu’on répète parfois encore aujourd’hui, Don Quichotte de la Mancha ne s’est pas battu contre des moulins à vents mais c’était un lâche, un dégonflé, un trouillard, un poltron, une poule mouillée qui s’est enfui pour échapper aux géants qui se cachaient dans les moulins jusqu’au jour où il a compris qu’on ne pouvait être au four et au moulin si on voulait manger du bon pain. C’est pourquoi il a créé l’entreprise Moulinette, minoterie spécialiste en moulins de tout genre, moulin à café, poivre, légumes, purées, paroles, prières, eau, papier, crécelle et vent… moulin à vent…
Voici comment lui en est venu l’idée.

Don Quichotte, sa fidèle monture Rossinante et Sancho traversent en galopant la Castille, l’Aragon et la Catalogne, bref toute l’Espagne en laissant derrière eux les grands moulins à vent espagnols dont les bras de géants font des moulinets.

Ils arrivent en France dans le Beaujolais en pensant avoir trouvé refuge dans le pays des droits de l’Homme. Ils décident de s’arrêter pour se restaurer à l’auberge des Blés dorés. L’aubergiste leur propose d’accompagner leur repas d’une bouteille de Moulin-à-vent. Don Quichotte et Sancho n’en croient pas leurs oreilles et terrorisés à l’idée de voir apparaître un géant, ils sortent de table sans s’excuser et sautent sur Rossinante qui les attendait derrière l’auberge.
Ils galopent en direction de l’Italie. Sur une route de montagne une femme qui ressemble à la douce grand-mère de Sancho leur offre de s’arrêter dans sa maison prendre le goûter. Elle fait bouillir de l’eau et pose un panettone et 3 petites tasses sur la table. Elle leur dit de commencer à manger pendant qu’elle va remplir le moulin à café. Nos deux hommes sont effrayés et ont des sueurs froides. Aussitôt que la femme leur tourne le dos, ils sortent de la maison en courant sur la pointe des pieds, détachent Rossinante et prennent la poudre d’escampette.
Ils hésitent à traverser la mer pour se rendre chez le sultan mais des voyageurs en route pour Rome leur disent qu’on y entre comme dans un moulin. Nos amis n’ayant aucune envie de voir des géants franchir les portes de la mer, ils prennent la direction de la Suisse et arrivent dans une petite ville dont le château est perché sur une colline. Ils pensent escalader les murailles et pouvoir ainsi échapper aux géants. Ils entament leur ascension et grimpent vers le château de Romont. Sur le sentier, ils voient un petit garçon faire de grands moulinets avec ses bras. L’enfant crie à un autre plus loin devant lui : « Le petit moulin de mon tapolet est cassé ». Soudain un tintamarre se fait entendre et un groupe d’hommes et de femmes en longues robes noires apparaissent suivis d’une foule en procession autour de la collégiale. Est-ce nécessaire de dire que malgré la fascination hypnotique des claquements et crépitements des crécelles qui s’élèvent comme l’encens Don Quichotte et Sancho détalent sans attendre et sautent sur Rossinante qui dévale la colline de Romont sans prendre son souffle.
Nos deux amis arrivent à bout de souffle en Allemagne où ils espèrent trouver une contrée sans géants. Alors qu’ils marchent le long de la grande allée qui mène à la colonne de la Victoire à Berlin, une voiture à remorque s’arrête à leur hauteur. Une magnifique jeune femme aux yeux verts leur propose de faire une partie du chemin ensemble car elle a une deux chevaux qui peut déplacer un cheval et trois personnes. Nos compères acceptent. Rossinante monte dans la remorque qui est un peu basse pour sa tête. Don Quichotte et Sancho s’installent à l’intérieur, Don Quichotte devant, Sancho à l’arrière, derrière la jeune fille. Mais la voiture ne démarre pas. La jeune fille s’excuse et explique qu’elle va faire tourner le moulin du moteur. Mais Don Quichotte et Sancho se regardent saisis d’effroi et cherchent la poignée de leurs portes avant que la jeune fille ne termine sa phrase. C’est à ce moment que le moteur se met à ronfler. Ouf ! Pas besoin de sortir dit la jeune femme. Don Quichotte et Sancho n’osent rien dire durant toute la traversée du pays.
La jeune femme aux yeux verts les dépose au bord d’une mer qu’elle nomme la Manche et les deux amis la remercient du bout des lèvres avant qu’elle ne redémarre et s’éloigne dans le brouillard. Mais Rossinante a besoin de soin car elle s’est blessé les oreilles contre les parois de la remorque. Don Quichotte demande à un homme en orange qui s’approche d’un pas rapide où il peut trouver un médecin. L’homme qui est un vrai moulin à paroles explique en long et en large pendant plus de trente minutes pourquoi les deux chevaux ne devraient pas remorquer ni un ni deux ni aucun cheval du tout. Puis il lève sa main faisant tourner un petit objet tout en continuant à égrener un charabia que ni Don Quichotte ni Sancho ne comprennent. Rossinante pousse alors un hennissement qui est plus de l’ordre du fou rire. Les deux compères se retournent et voient la blessure guérie des oreilles de leur fidèle destrier.
Don Quichotte demande à l’homme ce qu’il tient dans sa main qui peut guérir. L’homme, qui est un vrai moulin à paroles, lui explique en long et en large l’origine de son objet et qu’il n’est pas nécessaire pour guérir car c’est la manière dont on le maintient qui soigne. Après une heure d’explication l’homme dit qu’il s’agit d’un moulin à prière.
Quand ils entendent ce mot, Don Quichotte et Sancho ont à nouveau des sueurs froides mais Rossinante hennit et rit, hennit et rit encore. Alors Don Quichotte demande à l’homme s’il n’a pas peur des géants dans les moulins à prières, à paroles, à café et à moteur, à crécelles ou à vent. L’homme lui dit « Non, il n’a pas peur car l’eau, le vent et le feu sont des géants nécessaires pour faire le pain ! »
De peureux Don Quichotte et Sancho devinrent braves et courageux. Don Quichotte et Sancho retournèrent en Espagne avec Rossinante. Ensemble ils créèrent « Moulinette», minoterie spécialiste en moulins de tous genres. Moulins à café, à poivre, à légumes, à purée, à paroles, à prières, à eau, à papier, à crécelle et vent.

Meunier, tu dors…

samedi 7 mars 2020


Les femmes d’Haïti ne cessent de crier. Au petit jour pour vendre du charbon ou des bananes, la nuit pour invoquer les saints. A toute heure du jour pour ce pays. Elles pleurent aussi. Mais les larmes des femmes sont des diamants qu’elles cisèlent avant de les enfouir dans le coeur des enfants. Les leurs et ceux des autres. Haïti est une forte gueule, dit Césaire. Et cette île en écho ne cesse de crier le nom de femmes qui regardent plus loin que les fonds de cale et les places assignées... Elle appelle Anacaona, Fleur d'or, reine et poète, Cécile Attiman Coidavid dite Cécile Fatiman, mambo en tunique blanche qui porte le couteau au Bois-Caïman, Victoria Mantou dite Grann Toya à la tête d'un groupe de révoltés. Elle appelle Suzanne Louverture, agricultrice de talent refusant de parler des affaires de son mari avec ses bourreaux durant leur déportation en France, Suzanne dite Lieutenant Sanite Belair femme qui décide d'affronter la mort en soldat, Marie-Louise Coidavid sauvant les prisonniers durant la guerre civile avant de devenir reine, Henriette Saint-Marc soutirant la poudre aux français. Elle appelle Marie-Jeanne chargeant les canons à la Crête à Pierrot.

Elle appelle Marie sainte dite Défilée la folle, “Défilez” criait-elle aux soldats fatigués et folle après avoir perdu ses frères et ses fils. Oui, elle appelle Défilée la folle, femme héroïque qui donna une sépulture à l'empereur Dessalines. Elle appelle Catherine Flon qui au congrès de l'Arcahaie permet au symbole d'une nation de s'exprimer, l’impératrice Marie-Claire Heureuse Félicité Bonheur qui n’hésita pas à sauver des Blancs malgré son mari Dessalines et mit sa plume au service de la constitution de 1805, Euphémie Daguilh compositrice le temps d’une trêve, Marie-Madeleine Joute Lachenais et ses deux présidents, la politicienne Victoire Jean-Baptiste, l’avocate Pauline Brice-Thézan, la suffragiste de la Ligue d’action féminine Alice Garoute, Léonie Coicou-Madiou actrice et militante briguant la mairie de Port-à-Prince, l’éducatrice Emmeline Carries-Lemaire, la greffière Denyse Guillaume collaborant à la Voix des femmes, la juge et présidente de la République Ertha Pascal-Trouillot, la chanteuse Marie Clotilde dite Toto Bissainthe, la peintre Rose-Marie Desruisseau, la femme de lettres Marie Vieux-Chauvet, l’éducatrice et dramaturge Paulette Poujol-Oriol... et toutes les anonymes que cachent l'histoire mais présentes en nous, nos grand-mères, nos mères, nos soeurs et nos filles qui ont gardé leur place dans le registre psychique comme mères de la patrie.

Comment faire pour que l’écho qui sort de la bouche de mon bout d’île ne se perde pas dans le choeur des cyclones en tout genre et des tremblements de terre ? Comment faire pour maintenir cette conviction qu’il brille en chacun de nous une pierre précieuse capable de figer les rayons de soleil et de les ériger en obélisque de la victoire pour chacune de ces femmes ? Elles sont nos potomitan. La verticalité de ces pieux sacrés jaillit de la profondeur abyssale des mers. Elle reflète leur éclat solaire dans le coeur des générations à venir. Elle met en mouvement les peaux tendues de tous les manman tambour et nous saisit par les pieds pour nous transformer en colosse dont la fougue n’a pas de limite si ce n’est notre propre mémoire collective et notre manque de ténacité à refuser l’abnégation face à l’injustice et la deshumanisation.