Ressouvenance

Laure-Ednie Dieudonné
32 ave Praille
CH-1227 Carouge
dieudon6@gmail.com
Photo de départ[1]
Autolouange 2022
-Honneur !
-Respect !
Je suis oeil de lynx
J’avance telle une cheffe de tribu
Je traque la piste du gibier
Je parle aux esprits dans les volutes blanches de mon calumet
Quelques indices et je résous l’énigme de mon peuple
J’alimente de bois odorant le feu de ma pugnacité
Un morceau de charbon brûlant et j’inscris le nom de l’animal
fétiche sur mes joues
Je frémis à l’idée de dépecer la mort et de me couvrir de sa
peau
Je rampe dans le silence
Je serpente entre les épines
Je déjoue les morsures des cactus
Je suis concentration extrême
En un seul coup furtif je mets à plat l’ombre
Je l’expose en plein jour
Je porte sur mes épaules fières la toison dorée au prix de ma
lutte
Mon arbre généalogique ne repose pas
sur des structures quelconques. Je n’ai pas d’archives d’un état civil. Je dois
me renseigner auprès de ceux qui ont encore la mémoire vive et sont prêts à me
donner une petite poussière à défaut d’une étoile de leur histoire ou de ce
qu’ils en ont entendu. Je vais commencer à récolter les informations pour
savoir un peu plus d’où je viens. Un peu plus où je vais. Durant les vacances,
j’ai feuilleté l’album photo de ma mère. J’ai affiché une photo avec ma
grand-mère maternelle sur le réfrigérateur. Je suis debout entre ma tante Man
Luc et ma grand-mère. Mon petit frère esquisse un large sourire malicieux à
côté de la grand-mère. Je vois cette femme qui me semble immense à mes côtés.
Elle se tient face à son gendre. Moi qui avais transformé mon père en un géant
dans mes souvenirs d’enfant, je vois que ma grand-mère paraît plus grande que
mon père sur la photo. Je regarde ma grand-mère. Elle est élancée, droite,
noire et belle. Je l’aurais oubliée sans cette découverte dans l’album de ma
mère il y a quelques années. Je l’aurais oubliée en lien avec moi.
Sur cette photo, mon frère sourit
alors que je fixe avec une certaine gravité l'objectif. Je suis vêtue de cette
fameuse petite robe de tulle rose ajourée, très jolie, mais qui se révélera
inutile pour affronter le froid de décembre dans un village des préalpes
fribourgeoises. Mes mains se tiennent. Les doigts se croisent et se décroisent
comme impatients du voyage. J'étais étonnée de la composition de la photo avec
ma grand-mère à mes côtés, car je ne m'en souvenais pas du tout. Je ne me
souvenais pas de cette grande femme foncée et qui semblait plus sérieuse encore
que moi. Elle était habillée avec un ensemble, une jupe et un haut blanc cassé
à taches brunes. Un foulard blanc était attaché autour de sa tête, comme un
autre foulard de la même couleur l’était autour de celle de ma tante.
Je ne me souviens pas de ma
grand-mère, mais je réalise maintenant qu'elle avait fait le déplacement depuis
Ouanaminthe, à l'autre bout du pays, pour nous accompagner à la capitale et
nous souhaiter bon voyage à nous, ses petits-enfants. Sacré bout de femme, un
vrai potomitan dressé à côté de moi, sa petite-fille de cinq ans. J'avais
oublié que ma tante avait été jeune et mince. Son visage à elle aussi est d'une
certaine gravité. Ma tante se tient à mes côtés, à ma droite. Elle est debout
près de moi, comme elle l'a toujours été depuis lors malgré les kilomètres qui
nous séparent. Ces deux femmes m'entourent d'une bienveillance sans limites.
Cependant, elles ont toujours contrôlé les frontières de l'étendue de son
application avec énergie, sans jamais baisser leur garde.
Les souvenirs que j’ai de ma tante
Man Luc ont l’odeur de l’akasan[2] du
petit déjeuner ou du riz au pwa kongo[3]
qu’elle me cuisinait l’après-midi lorsque j’étais étudiante à New York. C’était
un vrai bonheur pour mes papilles qui auraient pu tout oublier si ce n’était,
de temps à autre, un morceau de Gruyère soigneusement emballé sous vide que je
savourais avec parcimonie pour combattre le mal de mon autre pays. Ce fromage
se conservait bien toute la durée de la traversée sur les bateaux négriers
aussi. Il continue à voyager aujourd'hui pour d'autres raisons commerciales. Je
n’ai pas de souci de manger du Gruyère. En revanche, de façon épidermique, j’ai
longtemps eu une répulsion pour le chocolat. J’aimais le chocolat de ma petite
enfance, un gobelet de lait et d’eau tiède avec des morceaux de cacao et des
épices. Pour une raison qui m’est encore inconnue, l’origine du cacao me
semblait suspecte durant mon enfance en Suisse. Aussi, j’ai travaillé à l’usine
Cailler de Broc pour financer mes voyages sans la tentation de goûter les
petits carrés blancs ou bruns que j’y emballais. La douceur du chocolat suisse
ne m’a donc pas manqué durant mon séjour estudiantin, même si j’étais exilée
deux fois : d'Haïti et de la Gruyère.
Je revois ma tante Man Luc qui
s’affaire au-dessus de la cuisinière à gaz à Brooklyn. Nous nous retrouvons à
Ouanaminthe, New York, Miami ou au Cap-Haïtien. Lorsque je la revois quelques
années plus tard en Haïti, elle est assise sur le perron d’une porte avec des
tissus et des vêtements qu’elle trie pour le marché. Je la salue rapidement
pour lui dire au revoir, car je suis en route pour l’aéroport. Ma tante Man Luc
pleure à l’idée que je vais prendre l’avion. Alors que je pars vite pour ne pas
pleurer avec elle et augmenter son chagrin, elle lance une prière pour moi,
pour ma mère que je vais retrouver en Suisse et pour ma fille que je laisse en
Haïti. Elle me donne rendez-vous aux États-Unis, car elle-même va y retourner
bientôt.
Le persil
Couper
Couper
Ma langue a fourché
Couper
Couper
Au péril de mon sang
Couper
Couper
Hacher du persil à la machette
Couper
Couper
Traverser le massacre
Couper
Couper
Les noms de ma famille maternelle
auraient pu tous tomber de la voûte du ciel en octobre 1937, lors de la fuite
du Persil à travers la rivière Massacre. Persil, perejil, péril... Une femme
fuit avec deux enfants déjà grands. La tête de son mari s’est envolée dans le
bal de la machette dominicaine. Une femme passe de l’autre côté de la frontière
entre Haïti et la République dominicaine. Elle passe d’une rive à l’autre de la
rivière. Seule, sans son époux, Wilmine Mathieu fuit pour sauver sa vie et
celle de ses enfants Clorène et Justin. Elle traverse la rivière Massacre et
laisse Dajabon derrière elle. Elle abandonne ses projets avec Louis Mathieu et
franchit la rivière pour rentrer à Ouanaminthe. Massacre, fuite… C'est une
abomination dont l'être humain connaît le déroulement depuis des millénaires.
Dans cet épisode quasi biblique de shibboleth, nous avons le président
dominicain Trujillo dans le rôle de Jephté. Il ne s'agit pas de שִׁבֹּלֶת, blé
ou courant, mais de perejil à découper par reconnaissance verbale. Les hommes,
les femmes et les enfants incapables de prononcer ce mot étaient passés à la
machette.
Le premier janvier 1804, Dessalines
avait lu la proclamation de l’indépendance de l’île d’Haïti rédigée par son
secrétaire métis, Louis Félix Mathurin Boisrond Tonnerre, fraîchement retourné
de ses études en France. Il aurait été choisi pour cette tâche après ses
paroles que je devine très inspirées par la fougue révolutionnaire française
: il nous faut la peau d’un blanc
pour parchemin, son crâne pour écritoire, son sang pour encre et une baïonnette
pour plume ! Les nouveaux pères et mères de la nation avaient déclaré
l’indépendance de toute l’île face à la France puis occupé la partie
hispanophone semant la désolation et massacrant les habitants. Le voisin
dominicain prendra son indépendance des mains des haïtiens quarante ans plus
tard en 1844. Ironie du sort, Trujillo, celui qui met à mal les Haïtiens en
1937 est lui-même d'origine haïtienne par son arrière-grand-père maternel, un
officier installé en République dominicaine. Était-ce une façon à lui de se
venger de l'occupation haïtienne quelque cent ans auparavant ? Un conflit
identitaire non résolu dont ceux qui sont concernés ont le secret ? Peut-être
que le résultat de son ADN lui donnerait aussi des surprises ? Au-dessus
de la rivière Massacre, il y a pourtant un pont à ciel ouvert. On vous demande
de quitter le pays. On ferme le pont lorsque vous fuyez pour « régler le
problème » et grossir le nombre de personnes à égorger.
Un jour que ma mère vient me rendre
visite, je lui explique que j’ai commencé à écrire au sujet de la photo
accrochée sur le réfrigérateur et que j’ai besoin de toutes les précisions
possibles. Je lui rappelle que j’aimerais bien qu’elle prenne le temps d’essayer
de se souvenir et de noter ou de me transmettre certaines choses pour que je
puisse comprendre l’histoire familiale. Elle acquiesce en regardant la photo.
Je prends mon courage à deux mains et lui dit que je suis allée lire des
documents sur le massacre du Persil en 1937 et que sa mère, ma grand-mère,
n’était pas une enfant, contrairement à ce qu’elle m’avait dit. Lorsqu’ils ont
franchi la frontière dominicaine à cause de la fuite kouto a, elle devait avoir
l’âge de ma fille aînée. Ma mère me répond que sa mère était tou piti[4].
J’ajoute que ma grand-mère avait déjà plus de vingt ans, donc que c’était une
adulte. Ma mère s’énerve en répétant qu’on a toujours dit qu’elle était tou
piti, donc ce n’était pas en 1937 que la fuite kouto a[5]
aurait eu lieu. Comme je répète que la fuite était en 1937 et que j’ai dû
changer mon texte, car j’avais déjà écrit que mon arrière-grand-mère fuyait
avec deux jeunes enfants, ma mère « coupe » court à la discussion en
me disant qu’elle ne m’a rien demandé d’écrire. Le temps de la mémoire
individuelle n’est pas un temps historique. Je me tais. C’est vrai, je n’ai pas
demandé l’autorisation d’écrire l’Histoire de son histoire, mon histoire.
J’amène une bonne nouvelle dans toute main attendant l’obole
du temps
Je signe les chèques pour effacer les dettes de la souffrance
avec intérêt compris
Ma missive est accrochée sur les ailes des anges
Mon expédition se fait à la vitesse de la lumière
J’atteins mon objectif sans perdre de plume
Pas besoin de domicile fixe, mon enveloppe arrive au
destinataire selon la calculations des positions des étoiles
La perte de mon trésor intersidéral est compensée sur des
générations
J’inscris l’infini à travers les zéros de mon bilan solaire
Je signe mon nom d’une griffe de pigeon voyageur
Ma vieille charité susurre de commencer par m’ordonner bien
moi-même
Or je sème à tout vent mes vestiges poussiéreux émergés du
retrait des eaux primordiales
L’ouverture de mon bras entraîne tout mon être dans la
spirale de plus en plus large des rêves anciens
Mes doigts sans âge s’ouvrent en éventail pour laisser
jaillir des lucioles blanches puis des étincelles rougies par mon attente de
pyromane
Parque ou marchande de sable, je donne généreusement ma main
au destin
J’embrase les champs de mes aurores boréales
Je suis cadeau présent dans les interstices du jour et de la
nuit
Grand-mère.
L’odeur de ta peau. La chaleur de ton corps. Avions-nous bu du café et mangé de
la kassav ensemble ce matin-là ? Tu viens nous aider à franchir une frontière
avec notre père. Toi-même, tu as été forcée d’en franchir une sans ton père
pour te réfugier en Haïti. Je ne sais pas s’il est mort dans la fuite devant
tes yeux. Peut-être n’as-tu pas eu le choix que d’être force, courage pour
continuer la route avec ta maman et ton frère. Franchir la frontière pour
éviter de disparaître sous les coups de machette.
Je sème une
parole de vérité sur la route de l’oubli
Je porte
l'étendard de la réconciliation de l’humanité
Je mets un
cessez-le-feu à toutes les luttes
J’exalte les
sanglots qui ensevelissent mes morts
Je magnifie les
gémissements nocturnes des sirènes
J’excite
l’écume à fomenter la fuite des larmes
Je tambourine
une chanson amoureuse à la porte des coquillages
Il y a un temps
pour toute chose sortie de mon coeur
Vienne la paix,
vienne la consolation, vienne la joie!
Dans la petite fenêtre à peine plus
large qu’une meurtrière, on aperçoit la lumière. Au dehors, un vent chaud
souffle sur chaque feuille de palmier que le soleil brûlant transforme en
flammes jaunies. L’épaisseur des murs nous garde de cette fournaise extérieure.
Les grosses pierres de la salle d’attente nagent dans une paroi de ciment comme
si la fraîcheur intérieure ne pouvait lutter contre la chaleur au-dehors.
Peut-être que mon père tient un poing
fermé contre sa hanche pour laisser glisser la sueur de son aisselle. Peut-être
s’impatiente-t-il de ce voyage qui vient de commencer. Il s’est fait beau. Son
médaillon en or apparaît dans l’embrasure de sa chemise. Elle contraste avec sa
montre argentée. Je me demande à quelle heure la photo a été prise et surtout
si le cadre de la montre de mon père contient le même temps.
Peut-être lui-même s’est déjà envolé
car il sait que l’ailleurs existe. Il a déjà voyagé loin. Pour preuve, cette
photo de lui au Mexique est dans l’album. Il porte un sombrero entre deux
musiciens. En Haïti, il a accueilli la délégation sénégalaise de Senghor. Je
n’ai pas de photo de cet événement. Mais cette histoire contient le nom qui ne
me sera jamais donné, “Léopoldine”. Ce nom me relie à la poésie de la négritude
et à la fille du poète Victor Hugo.
Peut-être que mon père est déjà
rentré dans notre maison du Cap-Haïtien. Nous n’étions pas dans l’idée d’un
long séjour loin de notre pays. Être utile à sa terre était son affirmation
préférée. Mon père a toujours réclamé son attachement à son peuple et à son
rôle d’enseignant.
À quoi peut bien penser mon père?
J’imagine maintenant que son cœur se serre de quitter ses autres enfants. Et si
sa grosse montre argentée ne fonctionnait pas bien et si elle s’était arrêtée?
Les adultes aussi jouent à faire semblant. Un jour, on m’avait fait croire que
le pigeon ramené du marché était parti à l’entraînement avec mon père. Alors
j’ai attendu, vainement, le retour de ce pigeon que j’imaginais courir dans le
stade avec mon père jusqu’à ce que ce dernier rentre seul. C’est plus tard que
des éclats de rire me disent que mon délicieux manger du jour n’était jamais
allé au stade. Toute nourriture peut être bonne au palais mais toute parole
n’est pas bonne à dire. Oui, j’ai appris très tôt que les adultes aussi jouent
à faire semblant.
Je scrute la photo devant moi. J’entends mon inquiétude
puis mes larmes. Mon père est rentré en Haïti quelques temps plus tard. J'ai le
visage rougi. La morve brille et trace un sillon d'impuissance plus salé que
tous les océans à sec. Un début de fièvre m'accule et vient par soubresaut
écraser mon dos contre le mur du corridor de notre nouvelle demeure. Ma mère me
tend le combiné du téléphone. Le fait que la voix lointaine de mon père cherche
à me rassurer n'enlève rien à la douleur que mon cœur avait déjà commencé à se
disloquer de tant de déchirures.
Chéri, mais je ne suis pas mort. Les mots paternels ne
peuvent rien contre mes pleurs de douleur enfantine. Gran moun pale. Les
adultes parlent. Je pleure. Ils décident. La cicatrice de cette nouvelle
séparation suinte de petits abandons en solitude protectrice qu'on ne m’y
reprendra plus. Si j'avais pu être un cactus. Je garde des pics à l'extérieur
pour éviter toute caresse. Tout risque de blessure. Mélancolie. Mes larmes à
l’extérieur.
Chercher à l'intérieur la consolation d’une source d’eau
douce. Nostalgie. A l'heure où beaucoup d’enfants vont bâtir des rêves pour
répondre à la question qu'on leur pose de savoir ce qu’ils veulent plus tard,
moi, je regarde en arrière et pendant longtemps j’avance à reculons. Nostalgie.
Mon horizon arrière fond de toute réponse à cette question du devenir, j'aurai
la nostalgie, rentrer un jour en Haïti.
Vivre une vie fantasmagorique. Autant dire être incapable
de se poser où que ce soit même pour quelques années. Etre incapable de vider
et ranger toutes ses valises dans une cave, loin de ses yeux, loin de son
espace mental. Se cramponner à l'illusion d'être prête pour quand mon père
viendra me chercher pour me reprendre dans la maison de mon enfance, ma rue, ma
ville, mon pays rêvé.
Y croire. Croire à une promesse non faite mais tellement
désirée jusqu'à ce que mon père quitte cette maison, cette rue, cette ville, ce
pays et que je me retrouve à des milliers de kilomètres de mon bout d’île.
Cauchemar devant le miroir poussiéreux de mes espoirs d'enfant. Ne plus me
reconnaître sans ce mirage du retour.

Retourner seule en Haïti, étrangère. Ne plus reconnaître
sa maison, sa rue, sa ville, son pays d' enfance. Si la photo pouvait parler.
Des décennies plus tard, franchir le décalage horaire pour le revoir. Sans mon
rêve de retour. Ne plus le reconnaître à l’aéroport de Newark. Passer à côté
d’un vieil homme. Attendre mon père. Voir le vieil inconnu se retourner vers
moi. Se tenir face à face, à hauteur égale. Un visage qui rit de ma confusion.
Si la photo pouvait parler. Cela me
plaît d’imaginer que, quelle que soit l’heure qu’indique la montre, les
aiguilles qui rythment le cœur de mon père pointent déjà l’heure du retour au
pays natal. Il n’a pas de temps à perdre. Il doit prendre l’avion pour
l’étranger avec bagages, enfants et cadeaux. Il attend appuyé sur sa jambe
droite. La chevelure noire en auréole autour de son visage, le regard est
tourné au lointain. Il tient fermement une enveloppe contenant nos passeports
et nos billets de transport. Oui, il semble déjà parti. Ses yeux ne se posent
ni sur nous ni sur le photographe.
Peut-être la main de mon père
transpire-t-elle sur l’enveloppe blanche. Papier blanc. Blanc comme son beau
costume bien repassé au fer à charbon. Blanc comme le chemisier de ma tante.
Blanc comme les foulards de ces deux femmes qui se tiennent à côté de ses
enfants. On dirait qu’elles sont venues nous confier à lui alors que c’est
elles qui ont fait le plus long trajet, depuis la frontière, près de la rivière
Massacre, pour nous accompagner à la capitale.
Ma tante tient une foule de choses
dans ses mains. Des emballages cadeaux pour emporter quelques souvenirs du
pays. Elle se dresse face à mon père mais le visage de ma tante est tourné vers
le photographe. Un regard à la fois de détresse et de connivence. Un soutien
pour éviter de pleurer peut-être. Comme lui, elle restera ici et ira affronter
la chaleur et l’humidité dès que notre avion aura disparu dans le firmament. Ma
tante est chargée au point qu’un sac en feuilles de palmier tressées s’agrippe
à son poignet, à défaut de trouver place entre ses doigts. Sa bourse est bien
serrée sous son bras alors que ses mains sont cachées par les cadeaux et une
toile rouge comme une grenade.
Si la photo pouvait parler. Les
pierres sont nos témoins muets d’une nation bâtie par l’exil au dedans et au
dehors. Le col de ma robe en tulle me serre près de la gorge et mes mains se
confondent dans l’entrelacs de mes doigts. J’essaie de faire et défaire les
nœuds de ma détresse. Mes yeux affrontent le photographe hors-champ. Le soleil
m’avait éblouie dehors. Ma peau est encore chaude malgré le bain du matin. Je
ne sais pas si c’est ma tante qui m’a donné mon dernier bain. Je me souviens
maintenant qu’à mon retour en Haïti, bien des années plus tard, elle m’avait
tout de suite avertie que c’est elle qui me baignerait, car cela faisait
longtemps qu’elle ne s’était pas occupée de moi. J’avais environ douze ans.
Je ne souris pas sur cette pose. Ma
bouche est fermée comme celle de ma tante. Ma grand-mère regarde au loin. Elle
est plus haute que ma tante et mon père. Elle est comme une grande bougie noire
qui nous éclaire avec son foulard blanc sur la tête. Grand-mère, je ne sais pas
comment je t’appelais ni d’ailleurs dans quelle langue nous nous exprimions.
Mon oreille n’a pas gardé l’empreinte de ta voix. Je te regarde belle, noire,
grande. Tu es ancêtre.
Cette photo délimite un cadre à ma
recherche. Elle offre une mise en scène pour organiser la reconquête de mon
histoire. Entre ma tante et ma grand-mère, je suis spectatrice d’un drame
aphasique dans ce pays et pourtant les femmes ne cessent de crier. Il existe
des femmes qui sont des montagnes. Elles s’accrochent à la vie. On les brise.
On creuse. On fouille. On fore. On sape dans les entrailles. Elles tremblent.
Elles s’effritent et on pense en être venu à bout parce qu'elles sont
particules minuscules. Elles sont montagnes. Pierre. Roche. Sable. On les
effrite et elles deviennent scandales dans la chaussure. Brûlure dans les yeux.
Renversement des géants dans ta main.
Si la photo pouvait parler. Si je
pouvais monter le son, je découvrirais une fourmilière de bruits. Des voix qui
courent comme des cafards et font fi du vrombissement de l’oiseau de fer sur la
piste de l’aéroport Maïs Gaté. Ma grand-mère a la bouche légèrement ouverte. Je
farfouille dans mes souvenirs pour franchir l’aspérité du silence de la photo.
J’aimerais te rendre la parole post-mortem et délier ce qui s’échappe de ta
bouche. Je ne sais dans quelle langue m’exprimer. Langue grand-maternelle pour
dire autrement lorsque même l’ouï-dire ne peut recoller les souvenirs
diffractés. Les mots sont compliqués. Les langues sont compliquées. On a beau
reconnaître que le sang est plus épais que l’eau mais le bain de ce jour avait
ouvert un passage vers l’oubli.
Au commencement était le silence de
l’inouï. Mon oreille n’a pas reçu les mots pour faire mémoire. Je ne sens pas
de légitimité à parler au nom d’elle, en son nom sans le sentiment de
culpabilité. Il y a un abîme entre elle et moi. Toute tentative de glisser quoi
que ce soit dans les interstices du temps n’enlèverait rien à l’infini de notre
séparation. Parler au nom d’une usurpation d’identité ancestrale. Ce ne serait
ni d’elle et encore moins de moi dont je parlerais. Aucune de mes paroles ne
pourrait réparer les fissures de mon histoire. Parler serait une tentative
blasphématoire de faire du silence un devin. J’ai
besoin de souffler dans un lambi le rassemblement des souvenirs. J’ai
besoin d’un chant avant l’aurore. J’ai besoin d’un conte nocturne. J’ai besoin
d’une sieste du milieu du jour. J’ai besoin d’une danse de minuit. J'invoque la matrice de ma généalogie brisée sur les côtes
primordiales. J’ai besoin de couler le souvenir dans le bronze afin que cette
photo devienne un reliquaire de l’amour incommensurable.
Je décide de dresser un autel au
panthéon de l’absence. Je délie la courroie de mes sandales et me déchausse.
Mes pieds s’enfoncent dans la chaleur d’une terre orange. Je dépose avec
nonchalance quelques cauris dans une coupelle en quartz rose bordée d’or.
Derrière la coupelle, je remplis le fond d’une calebasse de branches de
romarin, de thym sauvage et de laurier noble. Je place ma machette et un fagot
de racines de vétiver sur une tablette en os, au bord de l’autel. Je mâche une
poignée de basilic rouge. J’enduis mes cheveux avec lwil maskriti[6] puis me
rase la tête. Je dépose les mèches coupées sur un fragment d’ardoise avant d’y
mettre le feu. Les vapeurs sulfureuses affûtent mes sens. J’huile mes mains et
la plante calleuse de mes pieds en regardant s’agglutiner mes boucles sous
l’effet de la chaleur. Elles brillent sur l’ardoise.
L’odeur de brûlé et la suie forment
une nébuleuse au-dessus de l’autel. Je suis prête à défaillir. Je m’imagine
assise devant la photo. Jour de départ, jour de dispersion. Je rêve au-delà du
temps et de l’espace. Mon esprit place ma grand-mère debout, grande, à côté de
moi en train de regarder la photo avec moi. Sa main se pose sur mon épaule. Je
repousse l’autel de l’absence. Mes vêtements se déchirent en fines bandelettes.
La luminescence de sa peau brune glisse telle une ablution sur mon corps. Je deviens
porteuse du flambeau sacré. Je me transforme en rhapsode pour la sortir au jour
du souvenir. Je renverse ma chaise avec fracas et j’avance une main ouverte
vers l’obscurité. Je suis grand-mère.

Je suis silence de l’inouï
Mon oreille désire les mots effarouchés
Pour faire mémoire
J’érige un autel au souvenir
Ma voix illégitime trône au milieu du panthéon de
l’absence
Mon chant fait sortir les gloires passées au jour du
souvenir
Je tends une main ouverte vers l’obscurité
Ma peau luminescente résonne comme le ventre du tambour
Je répare les fissures de l’histoire par un écoulement
d’amour
J’ose un récit blasphématoire pour les vainqueurs
Je suis la plume d’un paon blanc taillée par les glyphes
sacrés
Je susurre la mélopée de l’union des cieux et des enfers
J’ose la voix emphatique de la déesse ancestrale
En mon sein flamboyant je crée espace et temps
J’élève mon propre theotokion
Ma voix mélismatique m’ouvre le coeur
J’ose l’appel du lambi
J’ose un chant avant l’aurore
J’ose un conte nocturne
J’ose une sieste du milieu du jour
J’ose une danse de minuit
Je suis vagissement premier du
mystère
Je révèle le langage des infamies
errantes
J’ai la stature du verbe créateur
Je mets un
terme aux enlèvements de la faim et de la soif de vivre
Je dévoile
l'enthousiasme de la parole aisée
Mes oracles
formulent bénédiction sur bénédiction
J'éclaire les
offrandes à l'entrée de l'enclos sacré
Je rassasie les
désirs de mon coeur
Mes prophéties
sont inscrites sur des pépites d’or
Je donne vie à
la race superbe des immortels
J’assigne les
hauts faits à chaque naissance
Je suis génitrice des possibles
Mes engendrements fleurissent les deserts
Je suis la chevelure des arbres caressée par les rires du
printemps
Je suis l'odeur de la pluie haletante sur les terres
arides
Je concentre la verticalité des divinités tutélaires
Je nourris l'oscillation harmonique de la ligne d’horizon
Je suis grand-mère. Plusieurs fois mère. Je suis elles fanm vanyan[7]. Je
suis axe du monde. Je soutiens le toit du ciel. J’enfonce mes orteils dans la
terre battue. J’esquisse quelques ondulations de l’épaule. Je fais glisser la
main grand-maternelle. Je galope sur les ombres dansant sous les feuilles de
bananiers. Je piaffe comme la bourrique qui l’emmène au marché. Je suis danse
sacrée, parvis du temple, louange de mon être tout entier. Mes épaules et mes
bras s’agitent avec langueur. Je glisse mes mains sur mon ventre. Mes doigts
s’accrochent au filin doré de la vérité pour seul tuteur. Le rythme de mon
souffle agence les perles de silence sur le fil ténu de la vie. Je mesure la
présence insaisissable du temps des soupirs.
Je me retourne vers grand-mère. Je
suis aile et j’amène une bonne nouvelle dans toute main attendant l’obole du
temps. L’ouverture de mon bras entraîne tout mon être dans la spirale de plus
en plus large des rêves anciens. Mes doigts sans âge s’ouvrent en éventail pour
laisser jaillir des lucioles blanches puis des étincelles rougies par mon
attente de pyromane. Parque ou marchande de sable, je donne généreusement ma
main au destin. J’embrase les champs de mes aurores boréales. Je suis elles. Je suis grand-mère.
Plusieurs fois mère. Je suis elles fanm vanyan. Je suis cadeau présent
dans les interstices du jour et de la nuit.
Je suis oeil de lynx. J’avance telle
une cheffe de tribu. Je traque la piste du gibier. Je parle aux esprits dans
les volutes blanches de mon calumet. Quelques indices et je résous l’énigme de
mon peuple. J’alimente de bois odorant le feu de ma pugnacité. Un morceau de
charbon brûlant et j’inscris le nom de l’animal fétiche sur mes joues. Je suis
elles. Je frémis à l’idée de dépecer la mort et de me couvrir de sa peau.
Je rampe dans le silence. Je serpente
entre les épines. Je déjoue les morsures des cactus. Je suis concentration
extrême. En un seul coup furtif je mets à plat l’ombre. Je l’expose en plein
jour. Je porte sur mes épaules fières la toison dorée au prix de ma lutte. Je
suis elles. Je
suis grand-mère. Plusieurs fois mère. Je suis elles fanm vanyan. Je
courbe le dos mais pas l’échine. J’ai le corps bien ancré. Je construis ma
demeure au pied de l’arbre tutélaire. Je me déploie au soleil ancestral.
Je puise dans mes racines l’élévation
vers les plus hautes cimes de l'innocence. J’ai une crinière rebelle sur la
tête. Je suis descendance de lionnes. Je miaule en attente du repas de mon âme.
Je m’impatiente. Je donne des coups de pattes à la laideur des condamnations.
Je contemple la beauté. Je suis elles. Je suis grand-mère. Plusieurs fois mère. Je
suis elles fanm vanyan. Je me tiens au centre de la clarté. J’enfile mon
costume taillé des plantes du paradis. Les oiseaux et les papillons sont mes
ambassadeurs sur la terre.
Je dis une parole et l’avenir s’ouvre
dans la pureté de l’aube. Je marche en funambule chargée du poids du passé. Je
m’allège pour basculer dans l’équilibre du présent. Je suis main puissante des
guérisons miraculeuses. Mes doigts de feu guérissent toutes les blessures. Je
dessine les secrets des alchimistes avec agilité et précision. Je marque de mon
empreinte la ronde du temps qui passe. Je suis restauration des pas effacés. Je
suis elles. J’avance en catimini dans la foule.
J’égrène les trésors du passé en un
collier d’espoir. Je donne vie aux civilisations disparues. Je suis elles. Je
suis déesse du passage du silence au murmure. Je maintiens l’équilibre entre le
rêve et la réalité. Je charrie les eaux boueuses du passé. Je taille des
sillons de lumière du ciel au cœur. Je fais briller les jointures du temps.
Je suis le temps suspendu entre deux
gouttes de pluie annonçant l’orage
J’ai la puissance d’un cheval de
trait
Je suis récitation du secret
libérateur
Je saisis de tremblements le sol
blanchi par les souvenirs immémoriaux
Sous mes pieds jaillissent les joies
volcaniques
J’entaille la terre pour y planter
des parfums mystiques
Je suis protectrice de l’iridescence
des vestiges oubliés
J’oriente le mouvement de mes
planètes vers l’épiphanie
Je suis gardienne des chemins de
traverse
Je mets un terme à la procession
millénaire du linceul de la justice
Je multiplie les héritages de lait et
de miel sauvage
Mes filtres hallucinatoires sonnent
la fin des impostures
Le sismographe de mes lèvres
prophétise l’ultime soubresaut des turbulences
Je suis matrimoine des danses viriles
Mes mythologies frappent de
ventriloquie cent voix du carnaval
Je rends excentrique le ricochet de
la solidarité
Je suis la grande consolatrice
impériale des rebelles
Ma puissance attise les étincelles de
la paix
Je recueille les rescapées des
bûchers de la jalousie
Je reconstruis chaque particule de
dignité démembrée
Mes incantations séculaires donnent
vie
J’énumère le nom des orpailleurs de
la mémoire
L’opulence de ma vérité est une oasis
pour les éprouvés des nuits solitaires

Je suis souffle grandiose de l’infiniment petit
Je tourne le
sablier du temps de l'espérance
Je sème de
minuscules graines de vie
Je surgis dans
les racines secrètes de l’attente jusqu'à la manifestation du miracle
Je suis la
canopée des sous-bois obscurs de la mémoire
Je filtre les
rayons de l’ici et du maintenant en un faisceau d’amour de soi
Je suis la
vérité émaillée sur un visage sans âge
Mon éclat
illumine les naufragés sur le chemin de la réconciliation
Je jette des
rameaux d’olivier pour ouvrir le passage à la paix
Ma voix de
prophète accompagne la rédemption des égarés
Je suis
messagère de l’enfance aux mille soleils
Je suis
porte-parole divin
Ma louange est
une éclosion printanière multicolore
J'embaume de
doux effluves vanillés mes mots
Je suis
saisissement brillant de l’amour
J’engage sans
condition avec la force de chacun
Je suis
retournement, renversement, culbute des limitations
Je suis seconde
chance
Je transforme
en source de vie les gorges assoiffées
Je suis
révélation des désirs de l’enfance
Je suis
apaisement des errances crépusculaires
Ma présence
dessine les constellations sur le voile céleste
Je guide les
voyageurs étrangers à eux-mêmes hors des méandres de leurs enfermements
Je suis grande
ourse dansant dans la fraîcheur du ciel polaire
Mon coeur
rassurant se love au creux de l'oreille fébrile de petite ourse
Visible ou
incognito je traverse toutes les nuits avec une constance infaillible
Je cherche les
mots d’où bruissera l’inaudible de mon héritage
J’avance drapée
de l’humilité des fleurs des champs et des oiseaux du ciel
Ma simplicité
est gage de la magnificence de l’existence d’une nation
Je tisse et
pose une toile d’araignée pour museler les bouches de mauvaise augure
Fine, légère,
je résiste à toutes les tempêtes de l’histoire
J’émousse les
lances des regards haineux
Je voile les
étoiles de l’or de mes rêves d’amour
J’occulte les
feux des orgueilleux mal placés sur la fosse de l’humanité
Je donne saveur
à la rosée du matin
Je dis
l'ineffable et le silence d’avant les perturbations du coeur
J’apaise les
mouvements telluriques de la mémoire et de l’oubli
Je suis
respiration entre les sonneries du glas
Mon souffle
léger et chaud recueille les larmes du temps de l’agonie
Je suis
renoncement au découragement
Je suis mythe
des grands commencements du désir
Je me tiens au
début et à la fin de l’accouchement des rêves
Je donne
transcendance à la dignité et à la justice
Je dessine des
symboles anciens sur une rose à peine éclose
Je calligraphie
mon nom caché sur le cuir de mes mains tannées par l’écriture de mon histoire
L’encre de mon
récit se mélange à mon sang et mes larmes d’un autre temps
Pour ce temps
présent la victoire est mon compagnon fidèle de la non-violence à soi-même
Je suis matrice
des idées nouvelles dans la manufacture de la tendresse
Mon soleil se
lève et se couche toujours nouveau
J’ai pilé les cendres de mon passé pour me recouvrir le
visage
Je suis esprit
des retrouvailles de la bienveillance envers mon histoire
Je souffle ma
douceur aux quatre points cardinaux du coeur
J'emplis mes
poumons du vent nouveau de la paix
Je suis
l'avenir de l’ancêtre primordial
Mon immortalité
palpite dans les rainures de mon arbre généalogique
Je traverse les
siècles avec assurance au milieu de la foudre
Je me déploie
au-delà de la mise sous séquestre de ma vigueur
Je résiste à
l’enserrement des lierres de la souffrance
Mes branches
fouettent les démons de l’impuissance
J’embaume de
résine l’émerveillement de la reine des fourmis
Je suis force
régénératrice des bâtisseurs de la citadelle de la liberté
Je suis
offrande des dieux tutélaires
Mon héritage
immatériel dépasse tous les actes notariés
Sur chaque
cellule de mon corps un signe que je suis plus que vivante
J’ai traversé
tous les massacres pour dire l’audace de l’espérance
Mon regard est
marqué de la fierté des esthètes du quotidien
Je récolte les
fruits de l’extraction des sagesses anciennes
Je donne sans
compter à tous des fragments de la grande fresque céleste
Mon visage
s’émerveille de la résistance temporelle des petites victoires
Je suis voie
divine des cent voix
Je dessine un
arc au-dessus des déluges de la haine
Je suis voie
humaine des sans voix
Je construis
une arche pour circuler au milieu du déferlement de la destruction
Je suis refuge
de l'humanité
Je suis
protectrice de la vulnérabilité
Mon abri semble
dérisoire et pourtant j’abrite ange et démon
Je cultive avec
bienveillance mon humilité pour nourrir la densité de mon être
Je suis
enracinement viscéral de la vérité au milieu de la confusion
Je suis le
souffle audacieux de la victoire dans l'obscurité de la tempête
Grand-mère.
L’odeur de ta peau. La chaleur de ton corps. Avions-nous bu du café et mangé de
la kassav ensemble ce matin-là ? Tu viens nous aider à franchir une frontière
avec notre père. Toi-même, tu as été forcée d’en franchir une sans ton père
pour te réfugier en Haïti. Je ne sais pas s’il est mort dans la fuite devant
tes yeux. Peut-être n’as-tu pas eu le choix que d’être force, courage pour
continuer la route avec ta maman et ton frère. Franchir la frontière pour
éviter de disparaître sous les coups de machette. Je décrypte la photo.
J’observe ma tante, ta fille Man Luc et toi. Je te regarde. Je te scrupte. Je
sonde les profondeurs de ma mémoire. Mon souffle effleure les ressouvenances
vibrantes de l’enfance. Fanm vanyan. Présence et absence. Matriarche.
Je sème une
parole de vérité sur la route de l’oubli
Je porte
l'étendard de la réconciliation de l’humanité
Je mets un
cessez-le-feu à toutes les luttes
J’exalte les
sanglots qui ensevelissent mes morts
Je magnifie les
gémissements nocturnes des sirènes
J’excite
l’écume à fomenter la fuite des larmes
Je tambourine
une chanson amoureuse à la porte des coquillages
Il y a un temps
pour toute chose sortie de mon coeur
Vienne la paix,
vienne la consolation, vienne la joie!
Je marche hors des sentiers battus depuis la nuit des
temps
La haine et la honte ont déposé les armes à mon signal
J'explore la vaste étendue de la puissance d’une nation de
femmes
Je jonche de sourires les chemins de larmes amères
Je suis l'écho discordant dans les discours des vainqueurs
Mon silence est l'eau captive gelée brisant le roc
Je m'infiltre dans les méandres de l'âme
J’emporte tous les secrets incrustés dans les mots à
double tranchant
Je purifie les bouches crachant le venin
Ma fougue propulse la ronde des étoiles sur la route des
coeurs
Je pose une auréole au-dessus des fronts marqués de la
survivance
Je conduis la danse millénaire au pied de l’amour
Je suis bergère dans le pâturage céleste
Je suis mère de vivantes créations
Entre mes doigts j’accueille le souffle de la vie
Je modèle paysage merveilleux et paradis des dieux
Au creux de l'imaginaire je donne à voir l'éternité
Mes deux yeux reflètent la danse des galaxies
Je pose mes mains en bénédiction sur l'ocre ou le charbon
Alors surgissent des peintures rupestres enfouies dans mon
ventre
Je réalise les rêves dans le mystère intersidéral
J’aspire les illusions des après-midi mélancoliques
Ma parole fait jaillir la lumière dans les trous noirs et
cela est bon
Je suis présence dans l’absence
Mes joies mûrissent dans la plénitude de l'obscurité
Dans un geste hiératique, j’écarte les rideaux de la
vérité et de la réalité. Je me mets à l’écoute des palpitations de mon coeur.
Grand-mère, nous ouvrons un ballet millénaire. Je me retourne vers toi, le dos
face à l’obscurité. Dans le silence, nous dansons chacune à notre tour sans
nous toucher. Nos souffles emplissent l’espace. Mon expire avec toi est celui
tant attendu de la nouvelle-née. Il met en mouvement tout l’univers des
possibles. J’écoute le rythme du réveil des pétales sous la rosée du matin. L’éclosion
des boutons de fleurs est une harangue à la beauté de la vie. S’y glissent le
rire des enfants et les rides maternelles dans le miroir du temps.
Nous sommes assises côte à côte sur un trône de verdure et
levons nos bras au-dessus de nos têtes. Quelques applaudissements de nos mains
synchrones font jaillir de la poussière d’or entre nos doigts. Nous nous levons
et avançons ensemble. Nous virevoltons comme les branches de deux flamboyants
en été. L’ivresse de notre danse me soulève puis me dépose à genoux. Je
m’allonge sur le sol entre truffes et diamants.
Je suis sirène couchée dans les hautes herbes
J’adopte une vision à ras du sol au plus près de l’humus
Je me rends compte que le firmament n'a jamais été aussi
grand et que le chant des grillons n'a jamais été aussi clair
Je plonge dans la contemplation de la palette verte des
feuilles
Je flotte dans la méditation que nous n'avons jamais été
séparées si ce n'est par l'illusion que le ciel est plus bleu ailleurs
Je suis révélation fulgurante que ton sang est dans chaque
cellule de mon corps
Je n'ai jamais été séparée de toi ni des miens ni des
hautes herbes ni du chant des grillons
Je n'ai jamais été séparée de l'humus et encore moins de
la poussière des étoiles filantes
L’injustice foudroie mon écorce
Je lance mes oripeaux en mille éclats de lumière
Écorchée vive, j'ouvre mes bras sous les cascades
rafraîchissantes
Sans cesse je renais au milieu des désastres du hasard
Je défie la sentence des porteurs de persécution
Le feu sacré au fond de mes entrailles rougeoie sous les
cendres du malheur
Je m'anime dans le souffle divin et transforme les larmes
en diamant
Je me tiens fière et altière pour tracer la mise en orbite
des injustices
Je suis fondation sur laquelle repose l'harmonie du monde
Je soutiens les rêves d'envol de perroquets depuis la nuit
des temps
J'entoure de tuteurs solides la croissance de l'ébénier et
du cerisier
Mes gisements pénètrent dans les profondeurs de l’âme
humaine
J’y secrète des mélodies oubliées au berceau d’un ange
endormi
Les vibrations qui sortent de ma gorge sont pain du ciel
dans les traversées vers la liberté
Je rassasie les grandes famines du néant à l'être
Ma puissance délie tous les pactes de sang diviseurs
d’humanité
Je foule au pied têtes de venin et têtes de crachat
Je pose la marque de l’amour sur chaque destinée
Je suis guérison éblouissante des blessures d’espoir
Je déclare ouvert le spectacle de la tendresse et de la
joie dans le jardin du bonheur
Les chérubins scellent définitivement la porte des
cauchemars avec le glaive de la vérité
Je me balance avec confiance sur les cordes tressées des
cheveux d’ange
Le roulement d’un moulin à prière berce ma sieste entre
ciel et terre
Je rêve d’alliances de jade pour mon mariage avec la paix

Je renverse le temps d’un revers de la main
Les grains remontent le goulet d’étranglement de ma
mémoire
Chaque mot se faufile derrière un autre pour venir grossir
mon désir
Mon écriture fait trembler la terre et le ciel
Je donne vie à la vérité des souvenirs oubliés
Je suis vestale de mon propre sanctuaire familial
Je commande au feu sacré de mon héritage
Par mon hymne je lègue à mes ancêtres un testament de sang
et de cendre
Je pile les boulets à canon amnésiques dans le mortier de
l’histoire
MÉMOIRE MÉMOIRE MÉMOIRE MÉMOIRE ME MWEN
Je transforme en poudre leur vomissure de chair vive
Je m’acharne à faire jaillir des évocations aux senteurs
nouvelles
Autour de chaque particule de douleur je dépose un film de
nacre
J’arrondis les angles de ma nostalgie
Je recouvre d’une soie précieuse les résidus de souvenirs
Grand-mère.
L’odeur de ta peau. La chaleur de ton corps. Avions-nous bu du café et mangé de
la kassav ensemble ce matin-là ? Tu viens nous aider à franchir une frontière
avec notre père. Toi-même, tu as été forcée d’en franchir une sans ton père
pour te réfugier en Haïti. Je ne sais pas s’il est mort dans la fuite devant
tes yeux. Peut-être n’as-tu pas eu le choix que d’être force, courage pour
continuer la route avec ta maman et ton frère. Franchir la frontière pour
éviter de disparaître sous les coups de machette. Je décrypte la photo.
J’observe ma tante, ta fille Man Luc et toi. Je te regarde. Je te scrupte. Je
sonde les profondeurs de ma mémoire. Mon souffle effleure les ressouvenances
vibrantes de l’enfance. Fanm vanyan. Présence et absence. Matriarche. Deux
colonnes m’entourent. Fanm potomitan. Debout. Devenir femme courage.
Je sème une
parole de vérité sur la route de l’oubli
Je porte l'étendard
de la réconciliation de l’humanité
Je mets un
cessez-le-feu à toutes les luttes
J’exalte les
sanglots qui ensevelissent mes morts
Je magnifie les
gémissements nocturnes des sirènes
J’excite
l’écume à fomenter la fuite des larmes
Je tambourine
une chanson amoureuse à la porte des coquillages
Il y a un temps
pour toute chose sortie de mon coeur
Vienne la paix,
vienne la consolation, vienne la joie!
J’écris en pensant à mon pays rêvé
loin des tumultes de l’actualité. Détruire à force de ne pouvoir se protéger.
Détruire à force de ne pouvoir s’aimer…
Vol de colibris dans un flamboyant. Cliquetis
régulier d’un fil de fer sur le goulot d’une bouteille de bière. Souffle chaud
du vent sur la terre battue rouge. Le soir soulève le voile léger d’un chemin
brûlé par la ferveur du soleil.
Un sifflet se distingue du chant des oiseaux dans
les arbres. Des voix se rapprochent. Une soliste pousse un cri chanté. Ay! gran
met me nou. Les autres voix se taisent.
La soliste reprend sa phrase de façon syncopée.
Ay, m di w gran met me nou. W tande m? m
di w gran met me nou. Ses consœurs répondent en crescendo wi nou di w gran met
me nou wi. Un chant se fait entendre derrière les feuilles des bananiers au
bout du chemin. Twa fey twa rasinn o ! Jete bliye, ranmase sonje! Twa fey twa
rasinn o ! Jete bliye, ranmase sonje!
Des silhouettes sombres se détachent peu à peu de
la végétation. Un chœur de femmes s’avancent en procession. Robes à manches
courtes et jupons à grands volants bleu indigo qui découvrent un bras ou des
jambes entre deux levés de jupons. Foulards bleus attachés sur la tête. Les
premières femmes portent des calebasses remplies de fruits et des bougies. Les
unes sur la tête, les autres dans une main. Elles s’arrêtent devant le grand
mapou.
La prêtresse feint de trébucher en s’avançant
vers l’arbre tandis que les fidèles entonnent un autre chant. Souple, vinn
louvri gran chimen. Tanpri, louvri gran chimen. Tanpri souple, m mande w pou
louvri gran chimen.
La prêtresse se retourne vers l’assemblée
soudainement, puis elle s’incline aux quatre coins cardinaux. Elle écarte les
bras et tourne sur une jambe comme si elle s’élevait au-dessus du sol. Les voix
des femmes sont de plus en plus fortes. La prêtresse devient telle une toupie
bleue sur un pied brun. Chacune s’approche d’elle en dansant. Plusieurs coups
de sifflets s’élèvent de l’assistance.
Tourner. Trébucher. Puis s’immobiliser et se
dresser comme un obélisque. Esquisser une gouttelette de sang d’un seul doigt.
Glisser ce doigt le long du tronc de l’arbre. Respirer. Lécher le sel de la
sueur qui s'échappe du foulard. Attendre une légère brûlure sur le visage.
Respirer dans le même essoufflement que les branches du mapou.
Sentir sa peau se craqueler. Rugosités. Morceaux
d'écorce qui tombent comme des écailles de poisson taureau. Fourmis, papillons,
chauve-souris, cabris. Tous piétinent les interstices de la peau...
Secouer brusquement ses épaules. Embrasser son
ventre de ses deux bras. Les serrer contre ses côtes comme deux couleuvres
endormies lovées sur une branche. Caresser ses reins et remonter ses mains
comme une montée de sève qui s’ouvre sur ses seins.
Être subitement mordillées par des spasmes au
creux du nombril. Sentir la foudre lécher ses pieds et grimper sur ses cuisses.
Un ouragan s’empare de l’intérieur des foulards attachés qui se secouent tels
des feuilles dans l'œil du cyclone.
Twa fey twa rasinn o ! Jete bliye, ranmase sonje! Les femmes élèvent le
regard du sol. Elles virevoltent de branche en branche jusqu’à la cime du
mapou. Au coeur de ces femmes qui chantent et qui dansent mûrit un fruit
imputrescible.
Twa fey twa rasinn o !
Jete bliye, ranmase sonje! Twa fey twa rasinn o ! Jete bliye, ranmase sonje! Twa fey twa rasinn o ! Jete bliye, ranmase sonje!
Le mapou chante au-dessus de cette mêlée de toupies bleues qui tournent autour
de ses racines. Twa fey twa rasinn o ! Jete bliye, ranmase sonje! Twa fey twa
rasinn o ! Jete bliye, ranmase sonje!
Un jour que ma mère vient me rendre
visite, je lui explique que j’ai commencé à écrire au sujet de la photo
accrochée sur le réfrigérateur et que j’ai besoin de toutes les précisions
possibles. Je lui rappelle que j’aimerais bien qu’elle prenne le temps d’essayer
de se souvenir et de noter ou de me transmettre certaines choses pour que je
puisse comprendre l’histoire familiale. Elle acquiesce en regardant la photo.
Je prends mon courage à deux mains et lui dit que je suis allée lire des
documents sur le massacre du Persil en 1937 et que sa mère, ma grand-mère,
n’était pas une enfant, contrairement à ce qu’elle m’avait dit. Lorsqu’ils ont
franchi la frontière dominicaine à cause de la fuite kouto a, elle devait avoir
l’âge de ma fille aînée. Ma mère me répond que sa mère était tou piti[8].
J’ajoute que ma grand-mère avait déjà plus de vingt ans, donc que c’était une
adulte. Ma mère s’énerve en répétant qu’on a toujours dit qu’elle était tou
piti, donc que la fuite kouto a[9] aurait
du avoir eu lieu dans un autre temps. Comme je répète que la fuite était en
1937 et que j’ai dû changer mon texte, car j’avais déjà écrit que mon
arrière-grand-mère fuyait avec deux jeunes enfants, ma mère « coupe »
court à la discussion en me disant qu’elle ne m’a rien demandé d’écrire. Le
temps de la mémoire individuelle n’est pas un temps historique. Je me tais.
C’est vrai, je n’ai pas demandé l’autorisation d’écrire l’Histoire de son
histoire, mon histoire.
Quelques semaines plus tard, je suis
en train d’écrire ma version haïtianisée du conte que j’avais trouvé au Musée
d’ethnographie. Ma mère frappe à la porte. Elle est passée prendre des
nouvelles de ma journée. J’ai envie de lui partager mon texte, mais suite à la
dernière expérience, je dois m’attendre à un refus de sa part. Elle s’assied en
face de moi et je lui demande d’écouter le conte et de m’aider à corriger. Je
ne lui parle pas du reste du texte. Je commence avec Krik ! et lui dis de répondre Krak ! Alors elle éclate de rire en disant bonbonbonbon, krak ! Je lui demande
de corriger mes mots haïtiens pour que cela semble plus naturel. Elle s’en
donne à cœur joie. Nous rions toutes les deux pendant qu’elle écoute et me fait
des propositions. Je relis exprès certaines tournures de phrases non seulement
pour vérifier la langue, mais pour la jubilation que ce moment nous procure. Je
me dis que j’aurais mieux fait d’écrire un conte pour avoir son adhésion. Cela
lui aurait semblé plus vraisemblable.
Ma mère, je lui en ai voulu de nous
avoir obligés à ne parler que français à la maison lorsque nous sommes arrivés
en Suisse. Elle a expliqué que c’était pour ne pas perdre trop de temps à
l’école qu’il fallait parler seulement français. C’est comme cela que
« mamba » a fini par s’effacer devant « beurre de
cacahuète ». Petit à petit, j’ai perdu mes mots et ma langue maternelle
s’est brouillée avec la certitude que le retour au pays natal n’était pas à
l’ordre du jour. Alors j’allais jouer le long de la rivière Sionge avec mon
frère. La Sionge devenait la Grande Rivière du Nord ou la mer des Caraïbes.
Nous nommions Ile de la Tortue ou Ile de la Gonâve une grosse pierre quelconque
près de la rive. Nous y sautions en évitant de tomber dans l’eau. Nous en prenions
possession comme si nous étions des pirates ou des flibustiers... Parfois nous
faisions semblant de pêcher des poissons imaginaires que nous ferions boucaner[10]…comme
les peuples premiers.
Le sang coule sur les flancs de la
rivière Massacre. Les Français et les Espagnols s’y sont battus et c’est pour
cela que la rivière porterait le nom de Massacre. Or, il y a eu tellement de
sang dans le pays et tellement de sang dans la mer qui la borde, que les
populations ne voient plus qu’elles se connaissent malgré la palette de
couleurs de leur épiderme, malgré la langue. Je suis un être de frontières, de
hauteur et de profondeur. Mon arbre généalogique est profondément enraciné sur
mes épaules. C’est un arbre à mille gorges enflammées. Un arbre à mille gorges
ensanglantées. Un mapou flamboyant peut-être ? Ce qui est sûr pour moi,
malgré les aléas de l'histoire, je veux revendiquer tout ce qui est à moi. De
paix et de conflit. De persil et de perejil. Des mornes insulaires et des
abîmes de l'océan. De ma grand-mère, grande, digne, forte, noire et belle, et
de mon grand-père panyol[11] comme
on dit chez nous. Son teint à lui est clair, trop clair pour ma grand-mère
lorsqu'il a cherché à lui demander sa main. Mon grand-père porte un chapeau de
paille. Il est seul sur la photo. Je ne vois pas bien son visage. Il est debout
près d'un champ. Aujourd'hui, son nom fait partie de la signalétique de
Ouanaminthe. Un écriteau porte le nom de Ton Michau[12].
Je ne l'ai pas trouvé sur la carte de Ouanaminthe.
-One !
-Respe !
-Diyite !

[1] Chant et autolouange de la photo de départ de
Haïti
[2]Boisson à base de lait,
farine de maïs, anis et cannelle
[3]Pois d’Angole ou
cajanus cajan est une légumineuse d’origine indienne utilisée dans la cuisine
traditionnelle
[10]Méthode de cuisson
d’origine amérindienne sur le feu comme le barbecue